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Plaidoyer pour une radio d’ouverture

La radio doit stimuler la curiosité pratique et intellectuelle des adolescents. Telle est la thèse défendue en 1971 par une émission de la série « La Vie contemporaine ». Son titre – Naissance d’une émission – s’avère d’ailleurs équivoque : de quelle émission s’agit-il ? d’une production de la Radio Scolaire ou d’un projet en germe dans une classe ?

« La Vie contemporaine » fut une des séries les plus emblématiques de la Radio Scolaire. Lancé en octobre 1969 et destiné à des élèves du premier cycle (classes de transition et classes pratiques en particulier), ce programme « de sensibilisation et de motivation » s’efforça, durant une dizaine d’années, de rompre avec les formes classiques de l’enseignement magistral.

 

« Partant de faits marquants empruntés au quotidien des informations ou préoccupations, il est enrichissant de réfléchir sur des témoignages variés et d’échanger des idées, des expériences, des observations suivies. C’est pourquoi ces émissions diffèrent d’un exposé, d’une leçon, et contiennent des éléments motivant l’intérêt, facilitant l’enquête, l’expression. À chaque classe, à chacun d’ouvrir et de nourrir le dossier, dans telle ou telle direction pour tel ou tel objectif.»

 

 

« La vie contemporaine », Dossiers pédagogiques de la Radio-Télévision Scolaire. Spécial programmes. Cours élémentaire, premier cycle, second cycle, Paris, Ofrateme, 1971-1972, p. 43.

 

Ces propositions sonores s’avéraient en plein accord avec le mouvement de rénovation pédagogique, tel que l’avait enclenché la circulaire du 15 juillet 1963 relative à la création des collèges d’enseignement secondaire. Il était alors question, dans les instructions officielles, de « disciplines d’éveil » et d’une « réserve de thèmes dans laquelle on puisera pour motiver des activités dirigées, des enquêtes, des recherches individuelles ou collectives » [1].

« La Vie contemporaine » s’efforçait donc de stimuler l’attention des élèves en leur proposant une « ouverture sur la vie extra-scolaire ». Chaque semaine, les deux émissions diffusées se voulaient complémentaires. C’est ainsi que les deux premières de l’année scolaire 1971-1972 reposaient sur le même principe, à savoir une interaction entre des élèves et un producteur ou une productrice de la Radio Scolaire.

La première – La Parole aux élèves, diffusée le 5 octobre 1971 – consistait en une « longue conversation » animée par le producteur Joseph Berny, au cours de laquelle des élèves d’une école non identifiée évoquaient les causes variées qui pouvaient expliquer leurs échecs scolaires respectifs.

Cette émission – d’ailleurs fort intéressante – était suivie, le lendemain, par la diffusion de Naissance d’une émission, dont les deux productrices étaient cette fois Hélène Bergmann et Antoinette Berveiller.

 

 

 

« Naissance d'une émission », une émission de Antoinette Berveiller et Hélène Bergmann, Série : La Vie contemporaine, (1971-OFRATEME), 13 minutes

Dossiers pédagogiques de la radio-télévision scolaire, document d'accompagnement de l'émission, p.39

Analysons brièvement cette seconde émission. Notons pour commencer qu’il s’agissait d’un échange entre trois personnages (deux élèves et une productrice de la Radio Scolaire), segmenté au moyen de trois pauses musicales. Cependant, contrairement à La Parole aux élèves, cette discussion n’avait pas été enregistrée « sur le vif ». Les dialogues avaient été écrits en amont et les interprètes s’efforçaient de les oraliser avec plus ou moins de conviction. Le procédé était assez courant à la Radio Scolaire et la productrice (Hélène Bergmann en personne, semble-t-il) en donnait la raison d’être, comme pour justifier son emploi dans Naissance d’une émission :

« […] nous essayons souvent, pour rendre une émission vivante, de réunir autour d’un micro différentes personnes qui doivent discuter sur un sujet précis, par exemple l’urbanisme ou l’agriculture moderne. Eh bien, il arrive que dans le feu de la conversation les gens parlent pendant une heure… ou deux même… et sortent du sujet largement. Et en fait, nous ne pouvons utiliser qu’une toute petite partie de ce qu’ils ont dit. Alors, il nous est parfois plus facile d’écrire une sorte de scénario sur le sujet que nous voulons traiter et ce scénario est alors interprété dans un studio par des acteurs professionnels. »

Tel était le cas ici, même si le mot « professionnel » était inadapté.

En ouverture donc, Pierre, élève dans une école de Seine-et-Marne, racontait à son ami Jean une expérience présentant de grandes similitudes avec celle vécue par les jeunes protagonistes de La Parole aux élèves :

« Hier, la Radio Scolaire est venue dans notre classe pour enregistrer une émission. […] On nous a posé des questions sur ce qu’on aime, sur notre famille, sur nos copains, sur l’école, sur notre futur métier. […] Il y avait une dame qui posait les questions et puis un jeune homme, le technicien, avec des écouteurs sur les oreilles ; il faisait aussi marcher le magnétophone. […] [La dame, c’est-à-dire la productrice] nous a expliqué qu’ils forment un petit groupe à la Radio Scolaire. Ils se réunissent régulièrement pour préparer les émissions de radio. Enfin, je crois qu’ils commencent par discuter des sujets. […] Ça doit être toute une histoire d’avoir à varier les sujets comme ça, depuis des années ;  et puis d’essayer d’intéresser les camarades de nos classes dans toute la France ! »

Ainsi, sans être un réel making-of de l’émission de la veille, Naissance d’une émission permettait de mieux comprendre son contexte de production et les objectifs recherchés.

Par la suite, Pierre et Jean profitaient du fait que la productrice se trouvait encore sur place, pour lui poser quelques questions. S’engageait alors une discussion à bâtons rompus entre les trois protagonistes.

Pierre, féru d’actualités, avait particulièrement apprécié une émission comparant la vie aux États-Unis et en Union soviétique.

« Dans ma classe, après, nous avons beaucoup discuté. Le maître avait commencé par nous expliquer les mots compliqués qu’on avait notés, et puis la discussion a suivi immédiatement : il y en avait qui trouvaient que la vie paraissait plus agréable chez les Américains, et d’autres qui soutenaient juste le contraire. Et puis, ensuite, nous avons comparé avec la France. Et pendant plusieurs semaines, nous avons rapporté des tas d’articles de journaux. J’en ai même parlé avec papa à la maison. »

À l’inverse, Jean n’avait visiblement aucune appétence pour les sujets généraux et l’économie. Il s’intéressait en revanche beaucoup aux autos et aux avions, comme la plupart de ses camarades de classe. La productrice lui rappelait alors deux émissions précédemment diffusées sur les ondes : La Tour de contrôle d’un aéroport (produite par Claude Gendre et diffusée le 20 mai 1969) et Entretien avec un équipage de Caravelle (également produite par Claude Gendre et diffusée les 24 et 25 février 1970). Jean s’en souvenait très bien et avouait les avoir beaucoup appréciées :

« Après cela, en classe, nous avons étudié tous les types d’avions française et étrangers, et nous avons fait une enquête dans un aéroport. »

La productrice s’en réjouissait :

« Nous vous avons donné un point de départ. J’ai l’impression que, partis de là, vous avez fait du bon travail. »

Car tel était l’objectif principal des producteurs de « La Vie contemporaine » : créer une dynamique et faire en sorte que les adolescents s’emparent des sujets proposés, autant pour les approfondir que pour les dépasser.

Évoquant des émissions prévues sur l’Alsace et les Alpes, Hélène Bergmann suggérait une piste à ses deux interlocuteurs :

« Mais vous, en classe, vous pourriez faire un travail du même genre, en procédant comme nous. […] Ton école est située en Seine-et-Marne. C’est une région intéressante, la Brie. Il y a des cultures variées : betterave, céréales ; de l’élevage aussi ; des villes importantes qui prennent de l’extension. Il y a certainement beaucoup de choses à dire. Alors vous commenceriez tout d’abord par rechercher dans des bibliothèques ou au Syndicat d’initiative tous les documents que vous pourriez trouver sur la région. Vous les étudieriez. Puis vous pourriez essayer d’organiser une espèce de discussion générale sur votre ville : il y aurait par exemple ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. […] Et si vous n’arrivez pas à mettre sur pied un débat intéressant, eh bien il faudrait écrire une histoire où vous évoqueriez les avantages et les inconvénients de votre ville. Et vous pourriez interpréter votre petite saynète vous-mêmes. […] Vous iriez interroger un maire, des cultivateurs, des commerçants, des ouvriers travaillant dans une usine, des jeunes qui parleraient de leurs loisirs, des anciens qui raconteraient leurs souvenirs. Et vous pourriez, de cette façon, faire ressortir l’évolution de la région. »

Cette émission rêvée vit-elle le jour ? Il est permis d’en douter. Mais le projet proposé par Hélène Bergmann reste toujours pertinent. Si la Radio Scolaire n’a malheureusement pas survécu, les ateliers radio, la création de podcast tels qu'ils peuvent être proposés aujourd'hui en classe prolongent sous une nouvelle forme ses missions.

[1] Circulaire du 15 juillet 1963, Bulletin officiel, n° 30, 25 juillet 1963, p. 1708 et suivantes.

Sur le catalogue des archives audiovisuelles de Réseau Canopé
Ressources de formation autour de l'usage de la radio en classe

 


publié le 12/02/2026 par Thierry Lefebvre, Comité des travaux historiques et scientifiques