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Éloge escamoté du magnétoscope
Un médecin et son épouse infirmière libérale, un dentiste, un conducteur de travaux, un agriculteur, un agent de maintenance dans l’industrie automobile, des mères au foyer et leurs enfants… Avouons-le d’emblée, nous ne savons pas comment fut constitué le curieux panel de téléspectateurs des quatre émissions de la série TV Famille.
Produits par Mireille Muriot et réalisés par Patrice Gauthier, ces documentaires ambitionnaient d’étudier le rapport des Français à leur télévision, à l’époque exclusivement publique et réduite à trois chaînes (TF1, Antenne 2 et FR3).
Ces entretiens avec huit familles censées être représentatives de la population furent filmés à leurs domiciles respectifs durant l’automne 1980. En témoigne, par exemple, le début d’un journal télévisé daté du 29 septembre 1980, évoquant les premiers jours de la guerre Iran-Irak, l’attentat meurtrier de l’Oktoberfest à Munich ou l’accident de la Renault de Jean-Pierre Jabouille au Grand Prix de Montréal.
« Libre cours 1981, 15 heures sur A2 », Télé-formation, n° 63, lundi 9 février 1981, p. 14 |
| Au bonheur des familles, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier (1980-CNDP) 13 min. | Le choix, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier (1980-CNDP) 14 min. |
| Une certaine insatisfaction, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier (1980-CNDP) 11 min. | Au rendez-vous de l'information, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier (1980-CNDP) 11 min. |
« Après chaque film, un débat d’une quinzaine de minutes – réunissant des spécialistes de la télévision, des sociologues ou des représentants du public – apporte un contrepoint, permet de cerner, développer et préciser les thèmes abordés.»
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Le magazine «Libre cours», initialement prévu pour une diffusion le 16 mars 1981 invitait un réalisateur de télévision, un journaliste de Télé 7 Jours ainsi qu'un téléspectateur à commenter le quatrième épisode de la série TV famille « Au rendez-vous de l’information ». Libre cours n°16, réalisé par Albert Gokelaere, (1980-CNDP), 56 min.
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Quatre émissions interdites pour le prix d’une
Ces émissions auraient dû être diffusées sur Antenne 2 entre le 23 février et le 16 mars 1981, dans le cadre d’un programme baptisé « Libre cours », produit par le Centre national de la documentation pédagogique (CNDP). Nous disons bien « aurait dû être diffusées », puisque, comme s’en offusqua le député communiste Jacques Brunhes à l’Assemblée nationale, cette série fut purement et simplement « interdite » :
« Elle consistait en une suite de reportages et d’interviews alternant avec des débats filmés dans les conditions du direct [sic]. Avec cette émission, trois autres réalisations prévues, pour la série “Libre-cours”, destinées à la formation continue, seraient également censurées.» [1] Question n° 43 813, Journal officiel de la République française. Assemblée nationale. Questions et réponses, année 1981, n° 11 A.N. (Q.), lundi 16 mars 1981, p. 1070.
Notons que l'annulation de la diffusion de ces documentaires s'est présentée à l'issue de ces productions, ils avaient déjà tous été tournés et montés. Ces quatre programmes inédits ont été numérisés et sont désormais consultables sur le catalogues des archives audiovisuelles de Réseau Canopé.
Dans son édition du 26 février 1981, Le Monde précisait les motifs de cette suppression. Seule la troisième émission de la série (Une certaine insatisfaction) était la cause de cette sanction disproportionnée : l’une des interviewés – l’infirmière – y critiquait les jeux télévisés, les variétés et surtout Au théâtre ce soir, rendez-vous hebdomadaire rituel sur TF1. Forte de sa propre expérience théâtrale, elle contestait tant le choix des pièces que leur interprétation :
« Je trouve que c’est un théâtre criard, un théâtre de boulevard que je n’apprécie pas tellement. Enfin, je ne suis pas sensible. »
| Une certaine insatisfaction, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier, 1980-CNDP, 11 min. |
Cette pique, non dénouée de pertinence (l’émission de Pierre Sabbagh fut d’ailleurs supprimée l’année suivante et ne se maintint quelque temps que sous forme de rediffusions), mécontenta l’inspecteur général Gilbert Léoutre, à l’époque directeur du CNDP. Était également visé par son courroux le débat enregistré qui aurait dû suivre ce documentaire : les invités – Dominique Pellegrin (journaliste à Télérama), Michel Souchon (sociologue à l’Institut national de l’audiovisuel) et un représentant des téléspectateurs – y critiquaient apparemment la publicité et son impact sur la programmation des chaînes.
Des coupes furent donc exigées par Gilbert Léoutre, mais la productrice et le réalisateur refusèrent de se plier à son injonction. Le 16 février 1981, la série fut donc tout simplement déprogrammée, au grand mécontentement des syndicats du CNDP qui lancèrent un mot d’ordre de grève, apparemment sans grand effet. Gilbert Léoutre justifia sa décision de la sorte :
« Il n’entre pas dans les missions du CNDP de sembler – par le biais de déclarations faites dans des productions de ce type – s’ériger en juge, et parfois même (comme j’ai pu le constater) en censeur de la politique qu’ont choisi de mener les chaînes de la télévision nationale. »
Loin d’être anecdotique, cette passe d’armes reflétait la position inconfortable de l’établissement public d’éducation vis-à-vis de ses diffuseurs traditionnels, auxquels – rappelons-le – il devait payer des coûts de diffusion toujours plus élevés, en raison de la concurrence instaurée entre les chaînes par la loi du 7 août 1974.
Éloge du magnétoscope
Revoir aujourd’hui ces quatre émissions interdites – sans doute jamais vues par les téléspectateurs à l’époque – s’avère donc particulièrement intéressant. Par-delà les jugements émis par les différents interviewés (« des goûts et des couleurs on ne discute pas », écrivait Pierre Bourdieu), on remarquera l’éloge appuyé du magnétoscope, alors que cet appareil, appelé à un bel avenir, commençait à peine à pénétrer dans les foyers des Français les plus aisés (ce fut en effet en mai 1978 que la VHS de JVC arriva dans notre pays).
Nous devons cette louange à un dentiste féru d’audiovisuel. On notera d’ailleurs que ses interventions – en particulier dans Au bonheur des familles et Au rendez-vous de l’information – avaient soigneusement été mises en scène et même scénarisées, contrairement à la plupart des autres interviews. Il était également le seul à avoir planifié ses réponses, comme le suggèrent quelques coups d’œil plus ou moins discrets sur des pense-bêtes habilement dissimulés sur son bureau.
« Il y a trois critères qui m’ont poussé à acquérir ce magnétoscope. Le fait que j’ai quatre enfants, dont trois qui regardent la télévision. Le fait que j’exerce une profession qui ne me permet pas d’avoir des loisirs en rapport avec l’horaire des émissions. Et un dernier critère qui est un peu spécial mais peut-être commun à beaucoup d’hommes, c’est que j’aime bien regarder les matchs de football etc., et ma femme n’aime pas ça. Donc, pour ne pas créer de problèmes familiaux, j’enregistre ces matchs. Comme ça, nous pouvons regarder avec ma femme une autre émission et, le matin, de bonne heure, je me lève et je regarde le match. »
La séquence suivante nous le montrait à son bureau, s’apprêtant à recevoir un patient. Visiblement agacé, il appelait une de ses filles à son domicile et lui demandait d’enregistrer un match de basket-ball sur Antenne 2. La fillette se rendait dans le salon parental, programmait l’enregistrement et enclenchait la cassette. Cette succession de plans ouvertement scénarisée nous donnait à voir ce qui semblait être le message de cette scène : le maniement d’un magnétoscope était littéralement un « jeu d’enfant » !
Dans la quatrième émission (Au rendez-vous de l’information), le dentiste soulignait l’intérêt d’introduire l’audiovisuel à l’école :
« [Mes filles] sont très familières avec l’audiovisuel, parce qu’elles vont dans une école où l’audiovisuel fait partie de l’éducation, en [ce] sens qu’on tourne des films avec des enfants, et on leur remontre après. Pour nous également, pour voir un peu comment les enfants se comportent dans leur classe. Tous les ans, il y a un film qui est tourné, cette fois-ci à leur insu, et qui nous permet, dans une réunion de parents, de revoir nos enfants dans leur cadre scolaire. Et je dois dire que l’audiovisuel, avec mes enfants, est une chose tout à fait commune. Ce n’est plus quelque chose d’extraordinaire. Pour eux [sic], le magnétoscope, c’est le magnétophone, c’est la même chose : elles enregistrent leurs émissions et elles se voient. »
| Au rendez-vous de l'information, Série : «TV Famille », réalisé par Patrice Gauthier, 1980-CNDP, 11 min. |
Nous ne sommes malheureusement pas parvenus à identifier l’école (forcément expérimentale) et le dentiste en question. Dans cette même émission, nous découvrons d’ailleurs que ce grand défenseur de l’audiovisuel éducatif avait installé dans son cabinet de chirurgie dentaire une télévision en circuit fermé, afin d’informer et rassurer ses patients. Ce qui n’était pas banal à l’époque, et ne l’est toujours pas de nos jours !
[1] Question n° 43 813, Journal officiel de la République française. Assemblée nationale. Questions et réponses, année 1981, n° 11 A.N. (Q.), lundi 16 mars 1981, p. 1070.
Article rédigé par Thierry Lefebvre, Comité des travaux historiques et scientifiques
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